C’est l’histoire de deux frères dans la Lufwaffe. Ludwig, le préféré, pilote un Messerschmitt Bf 109 depuis Guernesey. Reinhold, le souffreteux, a logiquement moins de bol : il se retrouve sur Henschel Hs 129 en Russie. Seul moyen de tenir face au rythme infernal, les méthamphétamines – plus particulièrement les pilules de 3 mg baptisées Pervitin1. Idéal pour rester éveillé et attentif, mais aussi pour développer des hallucinations angoissantes…
Avec cette nouvelle série, Yann joue donc sur les oppositions. La plus évidente, entre le front ouest et le front est, entre d’une part le climat agréable de l’île de Guernesey, les civiles accueillantes et la fiabilité des mécaniques allemandes, et d’autre part le désert gelé hostile de la Russie et les pannes récurrentes des moteurs français. La seconde opposition concerne les deux frères, l’athlète beau gosse à qui tout réussit et celui qui a passé sa jeunesse en sanatorium, accentuée par l’ombre d’un père autoritaire qui méprise les faibles. La narration alterne les scènes de front et les flashs-back, rythmant ainsi un récit entraînant, quoique manquant parfois un peu d’originalité.
On notera également quelques approximations gênantes, comme l’utilisation à plusieurs reprises de l’expression « Angleterre occupée » : les îles anglo-normandes n’ont jamais fait partie de l’Angleterre, ni même du Royaume-Uni – ce sont des dépendances de la Couronne, autonomes et dotées de leurs propres autorités. Les techniciens noteront également un « système de recul hydraulique » dans la présentation du BK 7,5 – c’est évidemment un amortisseur de recul hydraulique. On peut également se demander pourquoi le héros ramasse un cadavre en page 41, à part peut-être pour permettre à Julien Camp de s’offrir une case en silhouette qui renvoie directement aux pages tragiques des comics américains.

Puisque nous en parlons, sur le plan graphique, Julien Camp fournit à son habitude un excellent travail d’illustrateur, avec des dessins soignés mettant particulièrement en valeur les différentes versions du Hs 129. L’alternance des ambiances colorées rythme les changements d’époques et de lieux, avec des palettes toujours élégantes et plutôt sobres. Camp progresse également sur les visages avec des expressions claires et relativement naturelles, et s’impose de plus en plus comme un auteur incontournable dans la BD aéro moderne.
L’ensemble est donc maîtrisé et réussi : malgré quelques pétouilles scénaristiques, Rhino démarre bien et nous sommes impatients de connaître la suite de l’histoire. En effet, destiné avant tout à mettre en place les personnages et leurs situations, ce premier volume se termine par un retournement brusque qui présage de profonds bouleversements dans le prochain tome.
Franck Mée
48 pages, 24 × 32 cm, relié cartonné



- Curieusement francisé avec un e final, bien qu’il s’agisse d’une marque.[↩]



